Je viens vers vous, moi Phan-Châu-Trinh; ancien mandarin, pour vous exposer la situation très critique du pays d’Annam.

Depuis que l’Annam est placé sous leur protectorat, les Français y ont établi des routes, des ponts, des lignes de navigation, des chemins de fer, des postes et télégraphes. Personne ne contestera le bienfait manifesté de ces transformations; mais ils n’ont apporté aucune attention ni aux abus de l’administration, ni aux progrès rapides de la misère et de la décadence morale du peuple; et c’est la précisément ce qu’on peut leur reprocher; ils ont fermé les yeux sur ces maux qui minent notre nation et la font mourir. Ecoutez plutôt ce qui se passe, depuis bien longtemps déjà.

A la Cour, les hauts mandarins ne s’intéressent qu’aux vieilles futilités du passé, dans les provinces, les fonctionnaires annamites étalent, sans retenue leur cruauté. Ils ne vivent que pour flatter leurs chefs et pressurer leurs administrés. Les classes supérieures et moyennes de la société ont perdu toute dignité. La masse du peuple, que les exactions des autorités indigènes écrasent chaque jour davantage, vit dans une misère noire. Les affaires publiques ne vont plus. L’exode des populations rurales a commencé. Le niveau de la moralité baisse avec une rapidité effrayante. On ne respecte plus les coutumes des ancêtres ni les traditions nationales. Et ainsi notre pays, qui couvre plus de 400.000 lieues carrées et compte plus de 20.000.000 d’habitants, retombe peu à peu de la demi-civilisation, dans la barbarie complète.

Sans doute il ne manque point parmi nous d’hommes éclairés qui s’affligent au plus profond de leur cœur de la ruine de leur patrie et qu’étreint d’angoisse le spectacle de la disparition de leur race. Mais ceux eux d’entre eux qui ont le plus d’audace vont chercher un refuge au-delà des mers et c’est loin de leur pays, dans l’exil, qu’ils versent leurs larmes.

Quant aux autres ils se terrent dans leur coin de village et ne soufflent mot. Personne n’ose s’adresser aux fonctionnaires français pour dénoncer, sans réticence, les iniquités du mandarinat indigène et pour crier bien haut la misère du peuple; de sorte que dans une certaine mesure, ce sont les classes supérieures de la société annamite qui sont responsables à la fois de l’ignorance où le Protectorat se trouve depuis longtemps de la conduite véritable des mandarins, et de la situation lamentable de ce pays aujourd’hui irrémédiablement perdu. Et ce qui aggrave le mal, c’est que les Annamites, bien à tort d’ailleurs, se persuadent que le Protectorat ne songe qu’à les écraser sous sa botte.

Voici plusieurs années déjà que je ne suis plus mandarin: j’ai parcouru le pays dans tous les sens; mes oreilles ont entendu ce que pense le peuple, et j’ai vu de mes yeux, traire, que dans ce monde où le force est souveraine, c’est l’union étroite des concitoyens qui, seule, peut assurer leur triomphe? Et de son côté, le gouvernement français ne doit-il pas rechercher ce qui a conduit ce peuple si longtemps protégé et couvé par lui à la fois à une telle déchéance et à un aussi fol espoir?

À mon avis, la première de ces causes de désorganisation et de ruine s’explique par la trop grande liberté que le Protectorat a laissée aux mandarins indigènes.

D’ordinaire, qui dit protectorat dit surtout contrôle permanent des autorités du pays protégé par quelques hauts fonctionnaires du pays protecteur; mais dans nos provinces, malgré la présence d’administrateurs français auprès des autorités indigènes, ce sont celles-ci qui, en fait, dirigent toute l’administration-locale; de sorte qu’en définitive, c’est de leur talent ou de leur bon plaisir que dépend la prospérité du pays.

Depuis 40 ans, la décadence de l’Annam se précipite. L’engourdissement est général. On ne respecte ni traditions, ni lois. Le niveau intellectuel baisse. Partout, chez les hauts mandarins comme chez les fonctionnaires subalternes chez les lettrés comme chez les notables et, jusque dans les moindres villages, chez ceux qui détiennent la plus infime parcelle de pouvoir ce sont les mêmes intrigues en vue de l’avancement, les mêmes flatteries, la même corruption. Tous assiègent perpétuellement la porte de leurs supérieurs la bouche ouverte et la main tendue.

Au-dessous, la masse énorme du peuple ne songe qu’à boire, manger et jouir. Avachis au fond de leur village, agriculteurs ou petits marchands vivent d’une vie toute bestiale. Toutefois, ici encore, ce sont les rusés qui triomphent au milieu de cette multitude grouillante impuissante de vers qui rampent. Les exactions peuvent se multiplier et les coups de rotin pleuvoir: aucune révolte n’est à craindre. C’est une veulerie générale. Voilà la véritable situation, et je n’exagère rien.

Quand une nation est à ce point déchue, la seule politique qui lui convienne; c’est de lui donner d’abord des lois justes, et sévères pour y assurer l’ordre et la paix et de l’initier peu à peu à la civilisation.

Depuis leur arrivée ici, les Français connaissent cette situation. Ils savent qu’il est impossible de changer du jour au lendemain les mœurs des indigènes et, en particulier, de faire appel, en ce: qui concerne l’administration supérieure, à la collaboration des Annamites. Ils n’en ont pas moins maintenu les mandarins provinciaux, en les réduisant, il est vrai, au rôle de simples agents d’exécution. Quant aux questions qui intéressent la vie même de la nation, ils les ont totalement négligées, se contentant de dire qu’ils gouvernent l’Annam par les Annamites.

Sans-doute, de temps à autre, vous révoquez quelques fonctionnaires indigènes, mais c’est souvent pour remplacer le mauvais par le pire. Bien plus, il arrive qu’un tel, révoqué aujourd’hui, recevra un avancement demain, ou que tel autre qui s’est rendu impossible à Y, sera simplement expédié à Z. Pourquoi s’étonner dès lorsque ces individus n’aient plus aucune retenue? Ils savent qu’ils n’ont rien à craindre, que la bienveillance ou la négligence de leurs protecteurs leur assure l’impunité, et ils en arrivent même à considérer comme tout à fait naturelles et cette bienveillance et cette impunité, de sorte qu’ils laissent libre cours à leur sans-gêne, à leur corruption et à leur paresse. Ils considèrent que pour la sécurité de leur situation, ils se doivent à eux-mêmes de faire le silence de la misère du peuple.

Voyez-vous cet homme richement habillé et propriétaire de nombreux équipages? C’est, soyez en persuadé, quelque haut fonctionnaire de la Cour ou quelque mandarin provincial. Croyez bien d’ailleurs qu’il ne s’acquitte de ses fonctions que par routine et qu’il est tout au plus capable de recevoir et de transmettre des papiers officiels. Ne l’interrogez point sur la situation de son pays ou de sa province. Il serait obligé de vous avouer qu’il n’en a aucune idée. Il n’y a pas un préfet ou un sous-préfet qui soit bon, à autre chose qu’à percevoir l’impôt et à courber l’échine devant son supérieur Français. Il ignore tout des intérêts essentiels de sa préfecture ou de sa sous-préfecture. À tous les degrés de la hiérarchie, la corruption et les exactions sont érigées à la hauteur d’une tradition et même d’un devoir.

Non, nous avons beau dire que le niveau intellectuel et moral des Annamites n’a jamais été très élevé, il est hors de doute que, s’ils n’avaient jamais connu qu’un pareil régime, il y a longtemps qu’on ne parlerait d’eux qu’au passé. Auraient-ils jamais pu, avec un gouvernement aussi corrompu, défendre pendant plus de 1.000 ans leur existence au milieu des nations guerrières du Sud de l’Asie et rester jusqu’à notre siècle un peuple grand et fort? Je doute qu’il y ait, sur toute la surface du globe, un seul protectorat, une seule colonie, qui eût survécu à un pareil régime.

On dit que la législation annamite est très imparfaite; mais, si imparfaite qu’elle puisse être, elle offrait certainement, dans l’arsenal de ses prescriptions, des règlements suffisants pour réprimer les scandales de l’administration des mandarins. Pourquoi n’avoir emprunté à cette législation que les plus barbares de ses dispositions? On n’a retenu que celles qui permettent de comprimer plus étroitement un peuple impuissant, alors que l’on a adouci la rigueur des lois pour les mandarins, qui, désormais à l’abri de toute inquiétude, se laissent aller à tous les excès.

En un mot, je le répète, c’est dans l’absence de tout contrôle du Protectorat sur les mandarins provinciaux qu’il faut chercher la première cause de la situation malheureuse de ce pays.

J’en trouve une seconde dans le mépris que les Français ont pour les Annamites. Depuis leur installation ici, Français ont en perpétuellement sous les yeux le spectacle lamentable de mandarins corrompus an milieu d’un peuple dégénéré, ignorant et grossier. Aussi, dès le début n’ont-ils témoigné que du mépris pour une nation qu’ils jugeaient incapable de se conduire elle-même. Et voilà comment partout, dans vos journaux, dans vos livres, dans vos dessins, dans vos conversations familières elles-mêmes, s’étaient dans toute son intensité ce profond mépris dont vous nous écrivez. À vos yeux, nous ne sommes que des sauvages, des porcs, des êtres incapables de distinguer le bien du mal, et que non seulement vous refusez de traiter en égaux, mais dont vous redoutez l’approche comme une souillure.

Combien de fois n’avez-vous pas accablé des pires humiliations tel ou tel de nos notables ou de nos lettrés dont le seul crime était d’avoir encouru, à tort ou à raison, la colère d’un de vos hauts fonctionnaires! Combien de fois hélas! des ouvriers, des petits marchands indigènes, des paysans nus pour s’acquitter de leurs corvées, ont-ils été frappés, blessés et même tués par des Français! Et je ne crains pas d’être démenti.

Du nord au sud de l’Annam, on se transmet le récit des mauvais traitements que vous nous appliquez – Des rancunes et des haines s’amassent. Et tous en contenant leur indignation, les Annamites se répètent: “Les Français nous traitent comme des animaux sans intelligence”. Le seul sentiment que vous ayez inspiré à ces populations ignorantes des campagnes, c’est la crainte; vous leur causez autant d’effroi que le tonnerre ou le diable. Elles vous fuient et redoutent toujours de ne pas pouvoir fuir assez loin.

Quelques-uns il est vrai, parmi ceux que vous employez, ont encore conservé quelque dignité. S’ils subissent sans murmure votre perpétuel manque d’égards. Ils n’en sont pas moins douloureusement affectés, et c’est un sentiment de dégoût qui leur emplit le cœur lorsque, dans le recueillement du soir, ils considèrent toute l’humiliation de leur état. Malheureusement pris en quelque sorte dans un engrenage, ils sont réduits à l’impuissance.

En tous cas, ne croyez pas que nous ayons perdu tout sentiment d’honneur ou de dignité et que nous prenions plaisir à nous vautrer dans l’opprobre ou mème à recevoir des éclaboussures de honte. Malgré tout, ce sentiment de crainte est si général qu’actuellement aucun notable ou mandarin annamite ne rencontre un fonctionnaire français sans qu’un frisson de peur ne fui courbe l’échine et ne le pousse à routes les bassesses pour gagner sa faveur ou éviter sa colère.

Quant aux paysans, aux petits fonctionnaires et aux notables des villages, dès qu’ils sortent de chez eux, ne fût ce que de quelques pas, la seule vue d’un Français, quel qu’il soit, fonctionnaire, simple soldat ou négociant, les fait immédiatement fier d’une course rapide et la tête basse, affolés d’avance par la peur de subir quelque humiliation ou même de recevoir des coups.

Etant donné cet antagonisme entre les représentants des deux races qui habitent ce pays, pourquoi donc s’étonner qu’il n’y ait que les quémandeurs l’emplois qui osent encore se présenter dans les bureaux de l’administration française? Vous n’y voyez très rarement un Annamite de bonne famille.

De temps en temps, le Résident d’une province peut entendre une plainte individuelle. Mais les doléances collectives de ses administrés mourants de misère ne parviennent jamais à ses oreilles.

Certes, je ne conteste point que les reproches de fourberie et d’indélicatesse qui pèsent sur le peuple annamite ne soient presque toujours fondés; mais sur les millions d’individus que compte notre nation, il n’y a peut-être pas deux hommes, parmi tous ceux qui ont accès auprès de vous, qui soient au courant de la situation réelle du pays et en même temps capables de vous l’exposer. Aussi, plus nous demeurerons ensemble, plus nous deviendrons étrangers. J’en ai bien peur, les uns aux autres, et les barrières qui nous séparent ne s’abaisseront jamais.

Je viens de lire dans un numéro du Dai-Viêt-Tân-Bao qu’il y a aujourd’hui une vingtaine d’Annamites réfugiés au Japon. Il faut insister sur ce fait. Aucun de ces vingt hommes, en effet, n’ignorait la misère du pays, ni les obstacles qui empêchent les plaintes du peuple d’arriver jusqu’aux oreilles de l’autorité supérieure. De plus, aucun d’eux certainement n’habitait à plus de 100 lieues de la plus proche résidence, probablement même pas à plus de 30 à 40 kilomètres. Or, voilà des hommes dont, pendant plus dix siècles, les ancêtres n’ont pas quitté le province natal, et qui, aujourd’hui n’hésitent point à abandonner femme, enfants, parents, amis pour se réfugier au-delà de océans lointains, dans un pays entièrement inconnu de leurs pères, et cela, à seule fin de pouvoir y donner libre cours à la douleur qui les oppressait. Ils ont mieux aimé s’exiler que de s’adresser aux autorités françaises de leur voisinage pour leur exposer franchement leurs griefs.

Pouvez-vous expliquer ce fait presque invraisemblable de leur part autrement que par le mépris que vous affichez sans cesse pour nous et qui élargit davantage encore le fossé qui nous séparait.

En troisième lieu, les mandarins ont tout fait pour accentuer l’isolement où se trouve la nation vis-à-vis des autorités françaises afin de pouvoir l’exploiter plus à leur aise.

J’ai déjà marqué quelle divergence de sentiments et d’intérêts sépare les Annamites des Français, j’ai signalé aussi l’impunité dont jouissent les mandarins indigènes. Je reste persuadé néanmoins que si ceux-ci n’avaient point élevé d’aussi puissantes barrières entre le peuple annamite et l’administration française, l’entente serait facile. Du jour où quelque haut fonctionnaire français, ayant longtemps habité le pays, se rendrait compte de la situation ou même du jour où le peuple, à bout de vexations, prendrait lui-même l’initiative d’ouvrir les yeux du Protectorat, une union plus étroite rapprocherait Européens et Annamites, toute équivoque cesserait et ce serait la fin du régime arbitraire des autorités indigènes; mais c’est là précisément ce dont les mandarins ne veulent à aucun prix; et c’est pourquoi tous leurs efforts tendant à creuser plus profondément que jamais le fossé qui isole leurs supérieurs de leurs administrés.

Ils savent très bien que les autorités françaises attachent surtout du prix à la rentrée de l’impôt, à l’exactitude des listes, des inscrits, à la recherche de tous les complots plus ou moins dangereux, ourdis dans les ténèbres, en un mot, à la marche régulière de la machine administrative. Aussi ne se préoccupent-ils pas d’autre chose: et du moment qu’ils ont obtenu les résultats qu’exige d’eux l’autorité française, les voilà les mains libres. Ils en profitent pour écorcher le peuple, lui succer jusqu’à la dernière goutte de son sang et manger le dernier lambeau de graisse qui lui reste. Puis, désormais à l’abri de tout souci, chacun d’eux gouverne sa province, sa préfecture ou sa sous-préfecture, en se drapant dans le prestige que lui donne l’autorité française, pour inspirer au pauvre peuple une peur salutaire et contenir les classes supérieures.

Les paysans et les notables auraient-ils l’idée de s’unir pour protester? Les mandarins ont prévu le danger et, pour l’éviter, ont eu la suprême habileté d’inventer contre ces deux catégories d’adversaires les accusations qui présentent aux yeux des Français le plus de gravité: je veux dire celles de conspirer et de faire partie d’une société secrète. Et le malheur est que ces accusations mensongères, si dénuées de preuves soient-les, trouvent un écho auprès des fonctionnaires Français. Combien de familles ce système de délation n’a-t-il ruinées! Même quand elles savent pertinemment que le mandarin annamite leur a menti, les autorités françaises ne lui en tiennent pas rigueur: c’est, disent-elles, un mandarin habile et zélé.

Et c’est ainsi que le peuple retourne de plus en plus à la bestialité, que les classes supérieures sont de plus en plus réduites au désespoir, tandis que le pouvoir et l’influence des mandarins grandissent encore.

Tout est pour eux matière à exactions; contestations entre particuliers, procès criminels, contrats privés, il n’est aucun acte de la vie des gens du peuple dont ils ne tirent quelque profit. Mais il a pis encore. Que le gouvernement décide par exemple une enquête officielle sur le nombre des écoles, la quantité des plants de mûriers, le chiffre des inscrits, ou-bien qu’il organise des tournées d’inspection, de vaccination, toutes ces mesures, qui ne devraient avoir d’autre résultat que le bien du peuple, deviennent, grâce aux mandarins, autant de prétextes à exactions. “Voici, répètent-ils à leurs administrés, une excellente occasion d’obtenir la faveur des fonctionnaires Français. Prenez garde de ne pas montrer assez d’empressement”, et c’est alors une pluie de réquisitions et de contributions vexatoires. Aujourd’hui, il faut aller au-devant d’un fonctionnaire ou je raccompagner; demain, ce seront les formalités du début ou de la fin d’une enquête; après-demain, ce sont les chefs de villages ou les chefs de cantons désireux d’offrir un cadeau à la valetaille du moindre fonctionnaire qui lèveront d’office de nouvelles taxes. Et les sapèques s’amoncellent toujours.

Et voilà pourquoi, depuis déjà des années, toutes ces mesures, si bonnes en principe, loin d’être profitables au paysan, lui sont devenues en fardeau odieux et insupportable.

Le dernier des mandarins conserve toujours pour la moindre affaire, si insignifiants soit-elle, un papier authentique, ou non d’ailleurs, qu’il dit tenir du Protectorat. Pour lui, ce papier a plus de prix que le joyau le plus précieux, car il est pour lui à la fois un bouclier qui couvre sa responsabilité et une baguette magique qui fait tomber dans son escarcelle des-piastres sonnantes.

Et ce n’est pas tout encore. Alléchées par la perspective de réaliser les mêmes profits, les petits autorités des villages et toute la bande des chefs de canton veulent aussi à tout prix tremper leur museau dans la graisse de la curée. Une fois possesseurs d’un petit magot acquis par d’aussi malhonnêtes moyens, ces individus n’ont de cesse qu’ils ne se soient rendus au chef-lieu de leur province pour y acquérir une petite charge. Même s’ils ne peuvent ramasser que quelques miettes du festin, ils se contentent de ces reliefs qui suffisent pour quelque temps du moins à leur donner un poil lustré.

Ce que doivent être les souffrances du peuple sous un pareil régime, on le devine sans peine, mais ce peuple a encore tant de respect pour l’autorité qu’il n’ose porter plainte. S’il se trouve, de temps à autre, un notable ou un lettré au courant de tous ces abus, il se garde bien de les dénoncer, de crainte qu’on ne lui reproche de se mêler de ce qui ne le regarde pas, et que son intervention jugée intempestive ne lui attire des ennuis ou des représailles.

Quant aux fonctionnaires annamites et aux chefs de provinces indigènes, ils ferment d’autant plus volontiers les yeux sur tous ces abus que ceux-ci sont pour eux une abondante source de profits illicites.

En pendant ce temps, les autorités français, sans rapports avec nous, sans intérêts communs qui les unissent à nous, ignorent tout de ce qui se passe. De là cet appauvrissement effroyablement rapide du peuple. Le poids des exactions écrase aussi bien riches que pauvres. Les routes sont couverte de bandes d’affamés; ce ne sont partout que vols et brigandages, et les flots de haine montent comme une marée menaçante.

L’heure est très grave. Je sais bien qu’il se rencontre encore dans le pays un petit nombre de gens avisés qui se font, les avocats ardents des études modernes, réclament, en suppliant, l’abolition des vieux examens, essaient de former des associations commerciales, ont à cœur, en un mot, de rajeunir notre peuple et de le sauver de la ruine. Mais c’est précisément contre eux que s’acharne avec le plus de violence la haine des mandarins indigènes. Ils ont tellement peur de voir leur pouvoir compromis et leur influence a moindre qu’ils n’hésitent point à accuser les novateurs de folie et de conspiration et que journellement - vous n’oserez pas me démentir - ils assiègent de leurs calomnies odieuses les oreilles de fonctionnaires français.

Vous avez beau dire que l’Annam est un pays barbare ou à demi-civilisé, il n’en subsiste pas moins que depuis plus d’un millier d’année, l’étude des lettres et des livres classiques, des “Odes” et de l’“Histoire” y est en honneur. Or, ces ouvrages proclament la gloire de ceux qui aiment et choient le peuple en même temps que la honte de ceux qui l’oppriment et la plupart de nos mandarins les ont lus. Comment se peut-il donc qu’ils aient transformé la carrière mandarins et en un vil bazar où l’on fait commerce de la sueur et du sang du peule? Pourquoi traitent-ils de fous ceux qui déplorent notre décadence, ou de révoltés ceux qui voudraient travailler à notre relèvement matériel et moral? En définitive, n’est-ce pas à cause du fossé qu’ont creusé les mandarins entre Français et Annamites que ceux-ci en sont arrivés à ne plus distinguer le blanc du noir, le bien du mal, la crier tout haut leur misère en songeant aux résolutions désespérées?

En vous signalant ces trois principales causes de décadence, je n’ai fait chaque fois que les effleurer. Avec tout leur talent, les meilleurs orateur soules meilleurs artistes européens seraient impuissants eux-mêmes à décrire jusque dans tous les détails les habiletés et les bassesses des courtisans du pouvoir, la cruauté des fonctionnaires vis-à-vis de leurs subalternes ou simplement la misère l’abandon où se meurt le peuple. Et tout cela parce que le Protectorat laisse trop de liberté aux autorités indigènes et traite avec mépris notre race.

En ce qui concerne leur politique indigène, le plus grand reproche que l’on puisse adresser aux Français, c’est d’avoir négligé d’enseigner au peuple les moyens pratiques de s’enrichir et de n’avoir songé qu’à multiplier les impôts et les taxes; car si la misère du peuple est due en grande partie aux autorités indigènes, il ne faut pas oublier que l’excès et la mauvaise répartition des impôts en sont une des principales causes.

Bien que, de tout temps, l’ Annam est été un pays agricole, jamais on ne s’y est spécialement occupé l’élevage du bétail ou de sériciculture. À plus forte raison a-t-on négligé le commerce et l’industrie. La routine n’a pas cessé d’être la règle à tous les degrés de l’échelle sociale. On n’avait pas d’autre idéal que la paix et l’oisiveté. Jamais nos rois n’ont songé à une politique de progrès; et le reste de la nation ne se préoccupait que de se reposer ou de se divertir.

Aussi le commerce était-il arrêté dans son essor et les moyens l’acquérir des richesses très strictement limités, de sorte qu’on ne pouvait jamais lever que des impôts fort légers. Dès qu’une calamité frappait une province, on lui remettait une partie de ses contributions ou même on lui prêtait de l’argent. Le peuple avait pris l’habitude de vivre au jour le jour et d’attendre la becquée qu’on lui donnait. Aujourd’hui encore, combien de troupes de mendiants et de vagabonds parcourent le pays! Et dire que c’est une politique aussi misérable, une telle inintelligence et une telle fainéantise chez le peuple, qui ont caractérisé pendant des siècles la vie de notre nation.

Depuis l’établissement du protectorat, l’amélioration des moyens de transport, la construction de forts et de camps retranchés, l’entretien d’une armée de nouveaux fonctionnaires, tout cela a demandé des sommes énormes qui augmentent tous les jours dans des proportions inquiétantes. Cependant, si l’on excepte les recettes des douanes nouvellement établies, les revenus de l’impôt ne se sont nullement accrus. Et c’est là ce qui est grave.

Peut-être serait-il possible d’obtenir la collaboration de deux ou trois hauts fonctionnaires annamites intelligents et honnêtes auxquels on adjoindrait quelques centaines de subordonnés compétents et habiles. Il suffirait de leur montrer le chemin à suivre, et leur faire une place dans les Conseils avec voix consultative. Je suis sûr qu’ils vous aideraient à trouver le remède, et, en particulier, à l’enseigner au peuple le moyen de s’enrichir lui-même, ce qui légitimerait davantage vos impôts.

Actuellement, par suite de l’incapacité des autorités indigènes et du manque de confiance du peuple, les impôts sont injustement répartis. Quelle que soit leur importance, champs et villages supportent le même poids toujours croissant, de taxes et d’impôts. Le Protectorat convaincu que cette politique convient au pays l’applique avec toute son énergie, et comme leur avancement est au prix de la stricte application de cette politique, les mandarins ne se font point répéter les ordres et, sans hésitation, pressurent le peuple jusqu’à la moelle, et jusqu’au sang.

À ne regarder que les sommes ainsi obtenues, le résultat semble assez brillant: mais, en vérité, si vous voulez, pêcher dans un étang et y prendre longtemps du poisson, commencerez-vous par le metter à sec? Certes, un des calculateurs habiles du service financier pourra aisément déterminer le chiffre des exportations d’une province, évaluer la somme des divers besoins matériels de ses habitants et en déduire la cote qui revient en moyenne à chacun. Mais ces estimations de la situation économique du pays seront toujours approximatives, car jamais il ne pourra faire le compte ni des sommes formidables englouties par les exactions des mandarins, ni du gaspillage de la main-d’œuvre corvéable, ni des dommages causés par les calamités naturelles, ni ce que nous coutent le vagabondage d’une partie de la population et les vols trop fréquents. Voilà cependant-les véritables maux dont le fardeau écrase de plus en plus notre pays.

Considérons un instant, par exemple, les abus auxquels donne lieu la corvée. Vous savez que chaque inscrit doit, outre la capitation, quatorze jours de corvée qui sont tous rachetables. Cet impôt ne devrait donc pas, en principe, peser bien lourdement sur le peuple. En fait, vous n’imaginez pas quel cortège de troubles et de misères l’accompagne dans les villages. Par leurs allées et venues continuelles, tout le long de l’année, les corvéables sont une cause permanente du désordre. De plus, les mandarins ne se font pas faute, à cette occasion, de multiplier leurs concussions. Tantôt ils réquisitionnent un homme qui a déjà acquitté sa corvée: tantôt, moyennant finances, ils en exemptent un autre. C’est continuellement le régime du bon plaisir.

Alors que les mandarins devraient: donner au peuple le salaire de son travail, c’est le peuple, au contraire, qui est contraint d’acheter aux mandarins l’honneur de travailler pour eux!

Etonnez-vous, après cela, de voir s’accumuler les ruines et les faillites!

D’autre part si vous tenez compte de tout ce que gaspille la tourbe des satellites, chefs de canton et de villages, vous verrez que c’est à peine si le dixième des sommes versées par le peuple épuisé pour le rachat des corvées parvient à sa vraie destination. Songez à tout cela, si vous voulez comprendre la désorganisation progressive de nos villages.

Ainsi donc, à l’heure actuelle, le peuple annamite, semblable à un troupeau de bêtes trop pesamment chargées, à la merci du premier mandarin venu, assommé de vexations, n’a plus la force de se plaindre. Il se traîne vers la mort, inconscient, presque sans regret. Placé entre la peur du fonctionnaire français et le bon plaisir avec lequel le traitent les autorités indigènes, il se résigne à tout supporter: au besoin d’ailleurs, on lui inspire cette résignation à coup de bambou et de fouet. Aussi je crains fort que le jour où la pauvreté sera le lot de tous et où la misère actuelle se sera encore accrue, le peuple n’ait plus qu’à choisir entre deux moyens d’existence; la mendicité pour les pusillanimes, et le brigandage pour les gens de cœur.

J’ai peur aussi de voir dans quelques années nos villages se vider, et le linceul de la mort tomber sur nous. Ceux qui ne mourront pas de faim dans leur maison, mourront vagabonds sur la route ou dans les cachots des mandarins. Les champs ne seront plus labourés: faute de corvéables les corvées ne seront plus exécutées et les impôts ne rentreront plus, par suite de la disparition des contribuables.

Que gagnerez-vous d’ailleurs à laisser les autorités indigènes ronger jusqu’ à la moelle, comme une verrine, ce peuple qu’elles réduisent peu à peu à l’état des Peaux Rouges d’Amérique? Rappelez-vous que c’est pour avoir répandu la fleur rouge de la liberté par toute la terre que Napoléon 1er de France, envoyé de Dieu, vivra éternellement dans la mémoire des nations; d’autre part, n’est-ce point dans votre France, comme je me le suis laissé dire, que les femmes et les enfants du peuple se plaisent à répéter le précepte: “Aimez-vous les uns les autres, faites du bien à vos ennemis”? Or, voici maintenant qu’un des plus vieux pays d’Asie est frappé d’une misère et d’une décadence sans précédent, du jour où vous y avez planté votre drapeau. Cela ne vous inquiète-t-il pas quelque peu et votre amour - propre n’en est-il pas blessé? À mon avis, vous devriez avant tout vous préoccuper de porter remède à cette situation, en travaillant à notre relèvement. II y a de l’honneur de votre nation.

Les abus du mandarinat indigène, le fardeau des impôts, la misère du peuple ont dépassé toute mesure et les autorités françaises - elles-mêmes semblent le reconnaître, mais un peu trop tard. On a fait grand bruit récemment autour d’un programme nouveau d’administration coloniale indigène. On a parlé de suivre une politique d’association et de conquérir l’affection du peuple annamite. Je me suis fait lire dans les journaux français locaux le discours qu’a prononcé le Gouverneur général au Conseil de perfectionnement de l’enseignement indigène. II s’y est assigné comme double tâche immédiate à la fois de traiter plus libéralement les Annamites et de développer leur instruction. Il a parlé aussi de la modification du Code pénal, de la suppression des vieux examens littéraires, de la multiplication des écoles et dé bien d’autres réformes aussi urgentes qu’opportunes, Mais j’ai été étonné de ne trouver dans ce discours aucune allusion aux abus criants commis par les autorités indigènes, surtout à propos de la perception de l’impôt et de l’exécution des corvées.

Le rédacteur en chef du Courrier d’Haiphong, un Français, a écrit un grand nombre d’articles sur des questions Indochinoises. Il y a signalé avec autant de justesse que de clairvoyance les abus qu’entraînent le régime fiscal et le système des corvées. Mais quelle n’a pas été ma stupéfaction de le voir soutenir cette thèse que l’administration de l’Annam n’est possible que si l’on rétablit partout l’autorité des mandarins! Quelle aberration! Comme s’il n’était pas évident déjà que les mandarins abusent du pouvoir que leur laisse l’autorité française pour opprimer le peuple et rendre odieux le nom de la France dont ils se parent!

Il est donc tout-à-fait inutile d’espérer notre relèvement si vous ne supprimez pas tout d’abord ces abus, si vous ne donnez pas au peuple une meilleure administration en triant soigneusement les mandarins.

Actuellement, je vous le répète, le peuple annamite est acculé à la limite de la misère, parce que tes fonctionnaires, qui devraient avoir le souci de ses intérêts, sont incapables, d’autre chose que de transmettre des ordres ou le flatter leurs supérieurs. Et vous voudriez encore augmenter le pouvoir de ces hommes en leur confiant le soin de réaliser les réformes dont nous attendons le salut! Ne savez-vous donc pas que ces réformes, ils ne se décideront jamais à les appliquer, sinon pour en battre monnaie?

Les jolis tableaux ne s’accrochent point à des murs décrépits, et ce n’est pas davantage sur une table mal propre qu’on étale les bijoux précieux. Si c’est en maintenant l’état de choses actuel que vous songez à traiter libéralement des Annamites, à développer leur instruction, vous risquez qu’on vous reproche de les traiter comme les enfants dont on apaise les pleurs avec un jouet, ou comme des affamés auxquels on offrirait à manger un lingot d’or.

J’en arrive à croire que la politique du Protectorat est basée sur la crainte que le peuple annamite ne nourrisse de noirs desseins et ne songe à se révolter. C’est pourquoi l’on se sert des mandarins pour les surveiller très étroitement, et l’on a recours, pour le comprimer, aux lois les plus dures du code indigène.

Mais tout cela est bien inutile ou plutôt n’aboutit qu’à augmenter les pires abus des autorités indigènes et à retarder le progrès de notre pays. En effet, si l’on peut croire tout naturellement qu’un peuple européen l’amour de l’indépendance et se révolte quand il est esclave, il est ridicule de prêter de tels sentiments à des Annamites. Autant vaudrait supposer à un pratique la force de sauter un mur pour piller une maison, ou à un enfant de trois ans, celle d’être incendiaire où meurtrier!

Depuis fort longtemps, le niveau de l’instruction reste peu élevé chez les Annamites. Ils ont le sentiment de leur dignité aussi peu développé que leur intelligence. Ils ne peuvent vivre ensemble sans se traiter en ennemis. Les membres d’une même famille se déchirent les uns les autres et l’on trouve même des frères divisés par les haines mortelles. Eût-elle le ferme dessein de se révolter la nation manquerait donc de point d’appui, d’armes et de finance.

Admettons un instant que le Protectorat accorde à une partie de la nation l’administration directe de telle ou telle province et qu’il lui fournisse, à cet effet, des fusils et des canons. Presque aussitôt, les luttes intestines reprendraient de plus belle, les coups de feu se multiplieraient, le brigandage deviendrait général, et l’on arriverait, bien vite à l’extinction totale de la race, tant il est vrai que nous sommes incapables de garder notre indépendance à nous seuls dans le monde moderne, et à plus forte raison encore, de nous mesurer avec une autre nation.

Il est donc bien établi qu’actuellement le peuple annamite n’est capable d’aucun mouvement sérieux de révolte et que, par suite, il n’y a pas lieu de s’en préoccuper pour l’instant. Certes, je ne vais pas jusqu’à dire quel Annamite d’aujourd’hui aime le Protectorat de tout son cœur et qu’il mourrait volontiers pour lui, car les exactions des autorités indigènes, qui depuis si longtemps l’oppriment, n’ont fait qu’accroître son mécontentement. Ecrasé par des impôts toujours plus lourds, victimes d’inondations, de sècheresses et de famines trop fréquentes, acculé à la misère, il commence à murmurer tout haut. Le malaise est général dans tout le pays et il s’en faut de peu que l’opposition ouverte ne commence contre les autorités.

Il est à peu près certain que si, en cas de guerre de la France avec une puissance étrangère, la fortune ne se prononçait par tout de suite en votre faveur, la masse du peuple en profiterait pour susciter des troubles. L’écume de la population monterait à la surface. Ce serait le pillage organisé. Ceux qui se sentiraient les plus forts ne craindraient pas d’aller jusqu’à l’assassinat pour assouvir leurs haines privées.

Quant aux autorités indigènes et aux classes supérieurs de la population, elles n’attendraient que le moment où le sort des armes serait décidé pour prendre parti. Et si vous étiez battus, vous les verriez lutter de vitesse pour ramper devant le vainqueur. Que leur importerait de rester esclaves? Un simple changement de maître suffira à leur bonheur.

Voilà le fond de l’âme annamite à l’heure actuelle. C’est pourquoi, si les Annamites étaient appelés un jour à s’acquitter de leur dette la plus sacrée, je veux dire à prendre les armes pour la défense de leurs protecteurs et de leur pays contre un ennemi du dehors, les défections; je le crains font, seraient nombreuses.

Cependant, je le répète, ce sentiment a sa source unique dans les trop grandes souffrances du peuple et dans la politique trop oppressive des autorités indigènes. C’est, cela seulement qui pousse la nation vers les résolutions désespérées; mais ne croyez pas qu’elle se jetterait tout entière et le cœur léger dans une aventure périlleuse. Je suis persuadé, au contraire, que si le Protectorat voulait sincèrement orienter dans une autre direction sa politique indigène, s’il se décidait à choisir parmi nous des hommes compétents; auxquels il donnerait une parcelle de pouvoir et surtout du prestige, qui investirait de sa confiance, en les admettant dans ses conseils avec voix consultative pour aviser avec eux aux moyens de supprimer les abus actuels et de relever, en particulier, la condition misérable du pays, s’il voulait reconnaître à nos notables et à nos lettrés, le droit d’exprimer tout haut leur opinion, s’il multipliait la publication des journaux indigènes pour éclairer le peuple, s’il codifiait notre législation pour mettre fin à l’arbitraire des mandarins, s’il se décidait à abolir les examens surannés, à établir partout des écoles et des bibliothèques, à augmenter le nombre des instituteurs et des professeurs, à ouvrir aux Annamites l’enseignement du commerce, de l’industrie et des sciences exactes, à régulariser la perception de l’impôt; si, en un mot, le Protectorat voulait graduellement travailler à notre relèvement et à nous assurer les bienfaits de la paix, cette sollicitude trouverait un écho joyeux dans l’affection du peuple, et désormais la seule crainte des Annamites serait de voir la France abandonner l’Annam à ses propres moyens. Malheureusement, la décadence actuelle de ce pays et l’ignorance de ce peuple sont sans exemple dans le reste de l’Europe ou de l’Asie.

Nous avons l’habitude, ici-bas, de considérer comme un père celui qui nous protège, comme une mère celle qui nous entoure de tendres soins et nous donnons toute notre confiance à celui qui nous enseigne et nous élève et qui, par cela même, nous permet de prolonger notre vie sur cette terre, où la lutte pour l’existence met les hommes aux prises les uns avec les autres. Or, nous ne manquons pas de voisins, à l’Est, à l’Ouest, au Sud ou au Nord, sur lesquels nous pourrions au besoin nous appuyer; mais quand on choisit un appui, n’est-il point de la plus élémentaire prudence d’examiner quels profits matériels ou moraux (ou inversement quelle honte) il nous apportera?

Quelque séculaire que puisse être sa stupidités, l’Annamite ne consentira pas volontiers, croyez-le bien, à courir de tels risques: il n’exposera pas à la légère ce sang qui a pourtant subi tant de mélanges et de souillures, ni ce corps qui a résisté aux mouches, aux renards et aux loups de tant de champs de bataille, pour changer simplement de maître ou pour obtenir une indépendance qu’il n’a jamais connue. Mais il dépendra uniquement de la politique future qu’adoptera le Protectorat de l’empêcher de recourir aux résolutions désespérées.

C’est le cœur remplit d’angoisse et parce que je n’ai personne à qui je puisse parler librement, que je me suis décidé à prendre le pinceau pour vous exposer très franchement mon sentiment. Si le gouvernement français a réellement à cœur de traiter plus libéralement les Annamites, il ne pourra qu’approuver mon initiative et adopter mes conseils. JI m’invitera à venir moi-même devant ses représentants pour m’expliquer à l’aise. Et ce jour-là, je lui ouvrirai tout mon cœur. Je lui montrerai ce dont nous souffrons et ce qui nous manque. Et je me plais à espérer que ce sera alors le réveil, la résurrection de notre nation. Ce sera le bonheur de notre pays et ma plus ardente ambition. Mais si, au contraire, vous continuez à n’avoir d’autre politique que de laisser opprimer notre race et si, malgré tout, les Annamites s’y résignent sans révolte ni haine, alors je vous demande de m’accuser de calomnies et de mensonges, de me placer entre la cargue, les chaînes et le chaudron d” huile bouillante, et de me montrer en cet état à tous les hommes intelligents du pays d’Annam afin que mon exemple les incite désormais au silence et leur fasse voir le danger d’imiter ma témérité et mon imposture.

Ce sera la pire des calamités pour mon pays, mais je ne protesterai plus; et sans murmure, je subirai la condamnation qu’il plaira à l’autorité française de m’infliger.

15e jour de la 9e lune de la 18e année de Thanh-Thai